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Pénurie de conducteurs et hausse des prix : info ou intox ?


Alors que le monde du transport routier bruisse depuis plusieurs mois, voire quelques années, du problème de manque de conducteurs, ce phénomène se ressent-il vraiment au niveau des structures de coûts des transporteurs et par répercussion des prix des transports ?

Concernant les coûts, le CNR a publié au début de l'été sur ce sujet. Les partenaires sociaux ont en effet signé le 6 mars 2018 un accord portant sur la revalorisation de + 1,5 % des minima de rémunération inscrits dans la convention collective nationale des transports routiers. Les nouveaux taux sont appliqués depuis le 1er avril 2018 pour les entreprises membres des organisations signataires. Un second accord, portant cette fois-ci sur le volet des indemnités de déplacement de la convention collective, a été conclu en avril 2018. Les taux conventionnels ont été relevés à partir du 1er mai 2018 de + 1,2 %. L'impact de ces hausses sur les coûts est extrêmement variable, mais les premières estimations montrent qu’avec ces deux accords sociaux, le coût de personnel de conduite augmente de + 2 % en longue distance et + 2,1 % en régional. Cette hausse est supérieure à celle décidée par les accords car systématiquement les surcoûts sont supérieurs à la revalorisation des taux horaires de rémunération. En effet, l’augmentation des salaires entraîne, toute chose égale par ailleurs, une diminution mécanique des allègements de charges "Fillon" et de ce fait génère une inflation du taux global de cotisations employeurs (de l’ordre de +1 point avec cet accord).

Les coûts de personnel représentant 36% de l'ensemble des coûts. L'impact de ces deux accords est donc de l'ordre de 0.7% sur l’ensemble des coûts. Problème de ces calculs : ils ne tiennent pas compte des accords conclus de gré à gré entre les employeurs du transport routier et les salariés. Et là, il ne fait aucun doute que les salaires négociés depuis plus d'un an et demi sont en nette hausse. D'ailleurs dans ses prévisions 2018, le CNR était parti sur une hypothèse haute tenant compte de cet effet pénurie pour arriver à des hausses de coûts salariaux se situant aux alentours de 3% selon différentes hypothèses (avec donc un impact de 1 à 1.2% sur les coûts globaux).

Concernant les prix, l'impact est plus complexe à mesurer. On voit bien à partir des données CNR que l'impact coûts sociaux sur les coûts globaux se situe aux alentours de 1%. Mais jouant sur un volet psychologique, sur un été 2017 un peu compliqué et sur l'impossibilité ici et là de répondre à la demande des chargeurs, les transporteurs ont largement surévalué cet argument en début d'année pour faire passer des hausses, dont tout le monde s'accorde à dire qu'elles se sont situées entre 3 et 6% en moyenne. Bref il est indéniable que les transporteurs ont pu bénéficier de ce climat anxiogène pour générer un rattrapage de leurs prix. Mais attention : l'argumentation sera peut être un peu plus difficile l'année prochaine. Xavier Villetard, directeur associé de BP2R indique dans sa dernière newsletter "qu'après des mois d’avril et de mai particulièrement délicats, nos clients nous remontent qu’ils ont constaté un ralentissement et que les difficultés estivales ne furent pas aussi graves que ce qui était craint." Et les chargeurs sont nombreux à constater que les approches commerciales des transporteurs se font un plus pressantes.

Pour autant, la cause structurelle du manque de conducteurs n'est pas résolu et seul l'essoufflement de la croissance a permis de "limiter la casse". Sans compter que la très forte hausse du gazole pénalise fortement le transport routier international longue distance et incite à la prudence les transporteurs de l'Est (pour une TPE polonaise, la part gazole représente jusqu'à 45% de l'ensemble des coûts). Enfin, certains chargeurs disposent d’outils leur permettant d’amortir les conséquences d’une sous-capacité de moyens de transport : reconstitution de stocks, étalement des livraisons, mutualisation, etc. Les négociations annuelles qui s’ouvrent seront donc riches d’enseignement.